L’IA dans les workflows de production n’est plus un horizon lointain. Pour Joanna Popper, membre du jury du WAIFF 2026 et spécialiste des médias, de l’innovation et des technologies immersives, Hollywood est désormais entré dans une phase d’adoption beaucoup plus concrète de l’IA générative.
L’IA ne se contente plus d’ajouter quelques outils à la post-production…
L’enjeu n’est donc plus de savoir si l’IA entrera dans les workflows audiovisuels, mais quelle place les professionnels choisiront de lui donner !
Hollywood est passé de la résistance à l’expérimentation
Lorsque les premiers outils d’IA générative sont apparus, Joanna Popper se souvient d’une industrie hollywoodienne encore très partagée.
Une partie résistait frontalement à cette évolution. Une autre n’en percevait tout simplement pas encore les conséquences concrètes sur les métiers et les workflows.
Les grèves qui ont touché Hollywood ont paradoxalement accéléré la prise de conscience. De nombreux professionnels, temporairement moins absorbés par leurs productions, ont eu davantage de temps pour tester les outils, comprendre leurs capacités et mesurer leurs limites.
Selon Joanna Popper, le basculement s’est véritablement accéléré à partir de 2024. Depuis, de nombreux grands studios hollywoodiens, plateformes de streaming et réalisateurs ont publiquement annoncé des projets ou des expérimentations liés à l’IA générative.
L’IA commence ainsi, selon elle, à rejoindre le « mainstream » hollywoodien.
Joanna Popper
« Apprendre à connaître l’IA n’est pas une option »
Joanna Popper défend depuis plusieurs années une ligne très claire.
Dans le cadre des ateliers AI Toolkit qu’elle anime pour la Television Academy, elle répète un principe simple :
« Utiliser l’IA dans votre travail est facultatif. En revanche, apprendre à la connaître n’est pas une option. »
Une formule qui résume assez bien sa position.
Il ne s’agit pas d’imposer l’IA dans tous les pipelines. Chaque réalisateur, producteur ou studio doit pouvoir décider des technologies qu’il souhaite utiliser.
Mais cette décision ne peut être réellement éclairée que si les professionnels connaissent les outils, leurs possibilités et leurs limites.
Une nouvelle couche dans la chaîne de fabrication
Dans les productions qu’elle observe ou accompagne, l’IA intervient désormais à plusieurs niveaux.
Elle peut servir à créer rapidement du concept art, à construire un dossier visuel, à accélérer la prévisualisation, à générer certains arrière-plans ou encore à intervenir sur des voix et des effets visuels.
Pour Joanna Popper, ce gain de temps peut avoir un impact direct sur l’efficacité des productions.
Les équipes créatives peuvent ainsi partager une vision du projet plus rapidement, tester des concepts en amont et concentrer leurs ressources sur les décisions artistiques les plus importantes.
Elle ne voit donc pas nécessairement de contradiction entre l’utilisation de l’IA et la valeur économique d’une production.
L’hybride comme terrain le plus intéressant
L’un des passages les plus éclairants de l’interview de concerne les projets hybrides. Elle a travaillé sur plusieurs productions mêlant acteurs réels, décors, réalisateurs, directeurs de la photographie et équipes techniques traditionnelles, auxquelles venaient s’ajouter des spécialistes de l’IA.
Elle cite notamment Mythos, un court métrage réalisé par Taryn O’Neill et commandé par Adobe, présenté à Sundance. Les acteurs ont été filmés en prise de vue réelle tandis que l’IA servait à créer certains environnements fantastiques et notamment une baleine numérique.
Autre exemple : BBL Drizzy, également commandé par Adobe et développé avec King Willonius. Les comédiens ont prêté leur voix et leur interprétation aux personnages avant que l’IA ne transforme leur apparence par transfert de style pour les intégrer dans un univers animé.
Dans les deux cas, la performance humaine restait au cœur du projet, tandis que l’IA intervenait sur les éléments qu’elle savait produire efficacement : personnages, arrière-plans, environnements fantastiques ou effets visuels.
Pour Joanna Popper, ce modèle hybride correspond aujourd’hui à l’un des usages les plus convaincants de la technologie.
Full IA ou production traditionnelle : le choix dépend du projet
Son expérience ne se limite toutefois pas aux productions hybrides. Au sein de sa société Satire AI, Joanna Popper a participé à des dizaines de projets entièrement générés par intelligence artificielle, allant de l’animation aux clips musicaux.
Elle dispose ainsi d’un point de comparaison direct entre les productions entièrement générées et celles qui associent outils IA et fabrication traditionnelle et sa position reste pragmatique : certaines tâches sont très bien prises en charge par l’IA, d’autres beaucoup moins…
L’enjeu n’est donc pas de choisir un camp, mais d’identifier le bon équilibre technologique pour chaque projet.
La transparence dépend du type de contenu
Autre sujet majeur : faut-il systématiquement signaler l’usage de l’IA ? Joanna Popper apporte une réponse nuancée… Dans un long métrage de fiction, l’utilisation d’une technologie IA peut selon elle être traitée comme les autres outils de production, notamment dans le générique.
Mais la question change radicalement dès que le contenu prétend représenter la réalité. Dans un documentaire, une reconstitution générée artificiellement peut modifier la perception du spectateur. Elle mérite donc davantage de transparence.
Et dans le journalisme, la position de Joanna Popper devient beaucoup plus nette : l’usage de l’IA doit être clairement signalé au public.
Une transformation moins spectaculaire qu’il n’y paraît
L’interview de Joanna Popper dessine finalement un futur assez éloigné des scénarios de rupture totale souvent associés à l’IA. Hollywood n’abandonne pas radicalement ses équipes de tournage, ses acteurs ou ses directeurs de la photographie. Il ajoute plutôt progressivement une nouvelle famille d’outils à une chaîne de fabrication qui a toujours évolué avec la technologie.
L’arrivée de l’IA ne supprime donc pas nécessairement les anciens workflows. Elle crée de nouveaux arbitrages. Et pour Joanna Popper, le meilleur moyen de conserver sa liberté de choix reste encore de comprendre précisément ce que ces outils peuvent – et ne peuvent pas – apporter à une production…
L’intérêt du propos de Joanna Popper tient à sa capacité à sortir du débat binaire « pour ou contre l’IA ». La question devient désormais celle de l’intégration dans les workflows.
Son expérience des projets hybrides montre surtout qu’un nouveau modèle de production se dessine : les équipes traditionnelles demeurent au cœur du processus, tandis que l’IA devient une spécialité supplémentaire mobilisée là où elle apporte réellement de la valeur.
Interview réalisée à l’occasion du WAIFF 2026.








