La filière immersive : connaître son écosystème pour accélérer son développement

Entre salles immersives, festivals, musées, studios, producteurs et artistes, la filière immersive ressemble encore à une galaxie en expansion. Tout le monde crée et expérimente, mais qui possède vraiment la carte complète de son territoire et sait identifier ses besoins ? Des éléments de réponse avec les acteurs présents au Forum Entreprendre dans la Culture.
La filière immersive : connaître son écosystème pour accélérer son développementAu Forum Entreprendre dans la Culture : Mathieu Gayet, CEO de XRMust.Com ; Charlotte-Amélie Veaux, co-fondatrice d'Onyo et membre du collectif JeDI ; Antoine Roland, fondateur de Correspondances digitales ; Céline Berthoumieux, déléguée générale du Réseau HACNUM © Denica Tacheva

L’immersif ne souffre pas d’un manque de créativité. Il souffre d’une dispersion de ses forces. Antoine Rolland, fondateur de Correspondances Digitales, une agence qui accompagne les projets culturels innovants, estime que les centres d’art et les salles immersives européennes représentent déjà « entre 50 et 100 » lieux capables d’accueillir des nouveaux formats. Le chiffre révèle une évolution majeure. L’immersif est une filière culturelle à part entière et son principal défi est de réussir à relier tous les maillons qui les font vivre. 

 

La filière immersive peine encore à parler d’une seule voix 

« Cartographier une filière, c’est déjà compter de façon plus ou moins exhaustive un ensemble d’acteurs et puis les positionner. » Pour Antoine Rolland, cette démarche dépasse largement le simple exercice statistique.

Il s’agit d’identifier les producteurs, les lieux de diffusion, les financeurs ou encore les structures d’accompagnement afin de comprendre où la chaîne de valeur fonctionne… et où elle se fragmente. Sans cette vision d’ensemble, chaque acteur avance avec sa lampe torche dans un brouillard. 

Le fondateur de Correspondances Digitales en apporte une illustration avec la cartographie réalisée pour la Région Grand Est. Sollicitée pour dresser un état des lieux de la création numérique sur le territoire, son équipe a recensé les lieux de diffusion, les studios et les dispositifs d’accompagnement. Ce travail a rapidement révélé « la nécessité de mettre en place un centre de ressources, mais aussi de renforcer les événements de mise en réseau » selon Antoine Rolland. 

Le même diagnostic arrive du côté des données. Mathieu Gayet, fondateur du média spécialisé XRMust.com, explique que son travail consiste à aller bien au-delà  du factuel. « Notre ambition est de documenter la filière, mais surtout de produire plus de données qualifiées sur ce qui se passe en ce moment dans l’immersif » témoigne Mathieu Gayet.

L‘objectif ? Suivre la vie complète des œuvres, depuis leur création jusqu’à leur diffusion, afin de comprendre pourquoi certaines circulent largement quand d’autres disparaissent après quelques festivals. Une connaissance qui fait encore défaut pour construire des modèles économiques durables. 

 

Financer l’immersif, c’est d’abord prouver qu’il peut durer 

Le financement reste évidemment central pour faire exister les projets immersifs, mais le nerf de la guerre se cache ailleurs, selon Charlotte-Amélie Veaux, cofondatrice du studio Onyo et membre du collectif JeDI. « Le sujet dépasse la recherche de subventions », assène l’experte. 

Lors des échanges menés avec les membres de JeDI, les acteurs ont identifié « une fragilité du modèle du financement et une difficulté à démontrer la pérennité et la viabilité économique du secteur ». En clair, la filière doit encore prouver qu’une œuvre immersive peut vivre au-delà de sa création et générer des recettes.  

« La filière immersive doit apprendre à capitaliser sur ses propres expériences. »

Charlotte-Amélie Veaux, cofondatrice du studio Onyo et membre du collectif JeDI

Cette logique peut se prolonger par le terrain des aides publiques. À la tête d’HACNUM, réseau qui rassemble les acteurs de la création artistique en environnement numérique, Céline Berthoumieux insiste sur la nécessité de rendre les ressources plus lisibles. 

Son équipe actualise donc un guide dédié pour suivre un paysage mouvant. « Il y a beaucoup d’aides qui apparaissent, il y a beaucoup d’aides qui disparaissent »observe Céline Berthoumieux. Pour un studio indépendant, cette instabilité peut vite transformer le financement en jeu de piste. 

 

« Il faut coopérer pour préparer la suite » 

Au cours des échanges il est devenu évident que la cartographie ne vaut que si elle crée des alliances. Antoine Rolland trouve que le secteur a besoin de « créer de la cohérence mais surtout rassembler les énergies et coopérer pour préparer la suite »

L’Immersive Center Alliance, réseau européen de salles immersives indépendantes, montre déjà la voie. En reliant des lieux confrontés aux mêmes enjeux de programmation et de modèle économique, elle peut donner aux œuvres une vie plus longue. 

Les outils communs ne fonctionneront toutefois pas tout seuls. Mathieu Gayet prévient : « Les bases de données ne prendront leur pleine valeur que si les acteurs de la filière s’en emparent ». Pour un studio, cela signifie repérer plus vite les bons festivals et les bons partenaires. Pour un diffuseur, cela permet d’évaluer le parcours d’une œuvre avant de prendre le risque de la programmer. 

Enfin, la coopération sert aussi à anticiper les risques. Charlotte-Amélie Veaux s’appuie sur un exercice de prospective conduit avec JeDI pour interroger plusieurs scénarios où les lieux culturels pourraient fermer aléatoirement tous les trois mois à cause des canicules ou des inondations, ou un marché où seules les 5 % les plus riches pourraient se payer des expériences immersives. 

« L’idée n’est pas de prédire l’avenir, mais de tester la solidité du secteur » explique la co-fondatrice d’Onyo. Car si les lieux ferment, si les publics se réduisent et les coûts explosent, une filière isolée aura beaucoup plus de mal à tenir.