Delphine Jenart, facilitatrice de l’écosystème de la créativité numérique chez Wake!, Emmanuel Delamarre, CEO de Euracreative, Dimitri Gourdin, CEO de Zu © Denica TachevaLe PIX Festival a ouvert ses journées professionnelles par point d’étape consacré aux leviers de la culture dans la francophonie.
Avec un chiffre d’affaires dépassant 100 milliards d’euros en 2024 et plus d’un million d’emplois directs, indirects et induits, les industries culturelles et créatives (ICC) françaises sont tout sauf marginales. Elles pourraient même, avec la Belgique, le Québec et l’Afrique francophone, former un ensemble capable de peser à l’échelle internationale.
Mais entre le poids des plateformes, la domination de l’anglais et la difficulté à structurer des coopérations durables, la francophonie créative reste encore une puissance dispersée.
Au PIX Festival, la question était donc moins de défendre symboliquement la francophonie que de trouver les moyens très concrets de la rendre visible, compétitive et durable.
La langue rapproche, mais ne structure pas le marché
Dimitri Gourdin, CEO de Zú, a donné le ton avec une image qui résume l’impasse québécoise. « Le Québec, c’est 9 millions de personnes dans un océan anglophone. On parvient à fédérer 1,2 million de téléspectateurs, là où la France joue sur des audiences à 15 millions ». La langue protège encore, mais elle ne garantit ni la circulation des contenus ni la solidité des débouchés.
Depuis la Belgique francophone, cette réalité fait écho. Delphine Jenart, qui gère la coordination écosystème de la créativité numérique chez Wake!, explique : « Un territoire réduit et fortement exposé à la culture française doit sans cesse défendre sa singularité ».
Fort de ce constat le CEO de Euracreative, Emmanuel Delamarre, tranche : « Les acteurs francophones se croisent volontiers, se reconnaissent facilement et bâtissent parfois ensemble, mais ils ne sont pas encore parvenus à transformer cette proximité naturelle en organisation durable. » Entre affinité culturelle et coopération réelle, il reste donc un vide à combler.
Le passage à l’échelle mondiale demande plus qu’un réflexe public
Le deuxième nœud du débat a porté sur le financement et le passage à l’échelle. Aucun écosystème ne décolle s’il attend le gouvernement, les incubateurs ou les universités, selon les propos du CEO de Zú. Dimitri Gourdin est direct : « On ne peut pas y arriver seulement avec du soutien public, ça n’a aucun sens. »
Pour lui, les grandes entreprises doivent cesser de regarder le train passer et accepter de jouer leur rôle de premiers clients, de partenaires et de financeurs.
La facilitatrice de l’écosystème de la créativité numérique chez Wake! nuance sans contredire le fond. À ses yeux, « les pouvoirs publics sont là, quelque part, pour soutenir une initiative qui vient vraiment du bottom-up. » En d’autres termes, les pouvoirs publics peuvent soutenir efficacement un mouvement lorsqu’il part du terrain et qu’il s’ancre dans un maillage concret entre opérateurs.
Avec près de 300 millions de locuteurs dans le monde et une diversité régionale qui en fait toute la richesse, la francophonie dispose d’un atout considérable.
Or, il est question d’une perspective de structuration. Emmanuel Delamarre replace cette dynamique dans un cadre plus large, celui d’accords capables d’ouvrir des marchés entre l’Europe et l’Amérique du Nord. « Comment on en fait une force, comment on structure, comment on porte le discours ? » se questionne-t-il.
En effet, les ICC ne gagneront pas en restant dans l’incantation. Elles avanceront lorsqu’elles fabriqueront enfin des ponts durables entre la production et le développement commercial.
La souveraineté culturelle à l’épreuve
Sur la question des Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft (GAFAM) et de la « découvrabilité », Dimitri Gourdin refuse de nourrir l’illusion d’un bras de fer frontal avec les plateformes américaines. « La bataille est déjà perdue sur ce terrain-là… la bataille ne se gagnera pas dans la confrontation, mais dans l’occupation du terrain. » dit-il. Il faut imposer davantage de contenus francophones dans les catalogues mondiaux, comme la Corée du Sud a su le faire avec sa musique et ses séries.
Emmanuel Delamarre défend la même logique offensive. « Il ne faut pas être simplement dans un mode défensif, il faut être offensif, il faut construire ensemble », plaide le directeur général d’EuraCreative.
Pour lui, les pays francophones doivent cesser de penser leur culture en position de repli et apprendre à faire de ce patrimoine commun une force de projection, avec toutes ses composantes, y compris l’Afrique francophone.
A l’occasion de cette table ronde du PIX dédié à la culture et la Francophonie, plusieurs leviers ont émergé pour mieux faire exister les ICC francophones. Les intervenants ont évoqué la nécessité de bâtir une véritable stratégie de diffusion, soutenue par un effort accru de production, mais aussi de desserrer un cadre réglementaire parfois trop pesant.
Delphine Jenart, elle, déplace le curseur vers un autre angle mort – la construction d’un récit commun. Elle insiste sur l’importance de travailler la portée symbolique de cette dynamique, en allant jusqu’à imaginer « une journée mondiale de la culture francophone ».
Le chantier s’annonce long, mais il semble désormais lancé, avec Tourcoing comme point d’impulsion avant, peut-être, un écho dans les grandes capitales francophones…






